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Rav Adin EVEN-ISRAEL STEINSATLZ Chavouot, un sens à la
liberté
Quelle est donc la quintessence de la Torah ?
Force est de constater que la signification toute particulière
de la Torah perd de son évidence dès lors que l'on
a recours à des analogies inexactes pour la définir.
Par exemple, quiconque cherche à limiter la Torah à
un livre de lois religieuses altère la conception du judaïsme
; l’essence même de la Torah est alors occultée.
La langue hébraïque moderne ne fait qu’aggraver
la situation puisque le terme Torah est utilisé dans des
contextes aussi inattendus que la théorie de la relativité
d’Einstein ou la cuisine : ne parle-t-on pas en hébreu
de la “Torah de la relativité” pour en désigner
les lois ou encore de “Torat habichoul” à propos
des règles de l’art culinaire ?
La Torah se trouve ainsi amputée de l’une de ses
caractéristiques fondamentales: celle de constituer une
entité spécifique qui se suffit à sa propre
définition. Le terme Torah ne devrait donc être utilisé
dans aucun autre contexte que celui de la Torah elle-même.
Les religions présentent en général un cadre
d’idées et de pratiques ayant pour but de régler
une partie de l’existence, celle qui a trait au service
de Dieu.
Le judaïsme, tel que la Torah le reflète, ne peut,
quant à lui, être confiné dans un cadre aussi
partiel. La quintessence du judaïsme réside précisément
dans sa conception d’ensemble de la vie. Un ensemble qui,
bien à sa manière, englobe tous les détails
de la vie du peuple juif. C’est pourquoi la Torah recèle
en son sein davantage que des aspects rituels qui concernent les
relations entre l’homme et D-ieu, ou que des lois sociales
qui régissent les rapports entre l’homme et son prochain:
c’est aussi un livre d’Histoire, de poésies,
de morale ou de prophéties, où les directives les
plus solidement arrêtées peuvent côtoyer des
hésitations, voire des interrogations. En outre, toutes
ces composantes ne représentent pas des éléments
singuliers qui viendraient s’associer les uns aux autres,
mais elles se conjuguent pour ne former qu'une seule entité.
Nul besoin de parcourir toute la Torah afin de percevoir une telle
caractéristique.
Les Dix Commandements constituent ainsi un bon exemple (1). de
la variété des nombreux éléments qui
composent la Torah. A cet égard, la structure de la Torah
rappelle celle de la vie ellemême: impossible de la diviser
en pans bien distincts les uns des autres. Tout comme l’être
humain, la Torah ne peut être fragmentée. Certes,
lorsqu’il en est besoin, nous pouvons être conduits
à créer des séparations artificielles au
sein de notre propre existence.
De telles fragmentations sont néanmoins toujours techniques
et contrenature. En vérité, chacune des parties
de notre existence se nourrit des autres, de près ou de
loin. C’est ainsi que la Parasha de Kédochim (2)
passe sans transition ni séparation aucunes, du commandement
de respecter ses parents aux lois régisssant les sacrifices,
de l’injonction de donner aux pauvres à celle “d’aimer
son prochain comme soi-même”, ou encore de l’interdiction
de vengeance et de rancune à celle de porter des vêtements
qui présenteraient un mélange de lin et de laine
(chaatnetz). C’est que la Torah se veut un guide et une
fondation conduisant la vie du peuple dans son ensemble. Ce sont
bien les deux réunis, la Torah et le peuple juif, qui constituent
la quintessence du judaïsme. Ceux qui veulent à tout
prix faire entrer la Torah dans le cadre d’une religion
– qu’ils la renient ou qu’ils la respectent
– en détruisent l’essence pour la transformer
en quelque chose de complètement différent. Ils
en font une religion parmi tant d’autres. Une telle conception
“emprisonne” la Torah au sein d’un domaine bien
délimité; pis encore, c’est comme si on la
dévitalisait complètement.
Lorsqu’un juif se définit comme
“religieux”, c’est comme s’il déniait
à la Torah ce qu’elle est et ce qu’elle exige
de chacun: être juif, c'est construire sa vie selon un mode
tout particulier, dans lequel tout est Torah. Ainsi le don de
Torah suit-il précisément la sortie d’Egypte
afin de parachever la formation du peuple et d’imprimer
son modèle, sa personnalité dans tous les détails
de son existence. Il s’agit donc bien de la conclusion du
processus de libération initié à Pessa’h.
La liberté acquise n’était alors qu’une
négation de l’état d’esclavage. Chavouot
et le don de la Torah octroyèrent un sens à cette
liberté, un contenu positif à l’existence
du peuple juif. Nos Sages ont d’ailleurs exprimé
cette idée par le biais d’un commentaire célèbre
d’un verset de la Bible (3): “Et les tables [de la
loi] étaient l’ouvrage de D-ieu et ces caractères,
gravés sur les tables, étaient des caractères
divins.” Or le terme “gravé” qui se dit,
en hébreu, ‘harout peut se lire également
‘hérout, la liberté.
Et le Talmud (4) d’affirmer: “Ne lis point ‘harout
mais plutôt ‘hérout, car n’est vraiment
libre que celui qui se consacre à la Torah.” La promulgation
de la Torah sur le mont Sinaï il y a plus de trois mille
trois cents ans, représente un événement
unique dans l’Histoire. Avant tout, il s’agit là
d’un acte par lequel D-ieu “descend” des hauteurs
célestes vers le monde ici-bas. Jusqu’alors, l’abîme
infini entre l’homme et D-ieu paraissait infranchissable.
Cependant, si le don de la Torah présente ce caractère
d’événement historique singulier dans lequel
le Divin joue un rôle décisif, l’acceptation
de la Torah constitue en revanche un processus de longue durée
dans lequel l’homme détient une place centrale. Recevoir
la Torah ne consiste pas à en écouter le message
de manière passive. Il s’agit d’un engagement
personnel à vivre pleinement selon ses principes et à
en respecter les commandements chaque jour de notre vie. D’un
côté, pour que la Torah puisse nous être donnée,
il nous faut faire preuve de la même disposition d’esprit
que les Hébreux sur le mont Sinaï, lorqu'ils prononcèrent
le fameux Naassé vénichma (5) .
De l’autre côté, la dimension
intérieure d’une telle disposition peut se révéler
bien plus tard, comme Moïse lui-même l’affirme,
quarante ans après, avant de se séparer de son peuple
(6):
“Et jusqu’à ce jour, D-ieu ne vous a pas encore
donné un coeur pour sentir, des yeux pour voir et des oreilles
pour entendre.” L’un des grands maîtres ‘hassidiques,
le Rabbi de Kotzk, avait l’habitude de rappeler: “La
fête de Chavouot célèbre ce jour où
la Torah fut donnée au peuple d’Israël. Cependant,
chaque juif reçoit ensuite la Torah selon sa propre manière
et selon son propre rythme.” Cette idée selon laquelle
l’acte de recevoir la Torah ne se confond pas, dans le temps,
avec le don de la Torah n’a rien d’une métaphore.
Il s’agit d’un thème que l’on trouve
développé tout au long de la Bible. Ne conte-t-elle
pas les conflits, les ascensions, les chutes, les erreurs et les
réconciliations qui alimentent le long processus d’acceptation
de la Torah ?
Traduction de Michel Allouche, Jérusalem
Extrait de “Laisse Mon Peuple Savoir”
(1) Exode XX, 2-14 ; Deutéronome V, 6-18
(2) Voir Lévitique XIX-XX.
(3) Exode XXXII, 16
(4) Talmud Erouvin 54a.
(5)Voir Exode XXIV, 7.
(6)Deutéronome XXIX, 3.
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